Théo Saffroy

Au cœur des monts enneigés du Tian Shan, loin de l'abondance des villes, une famille de chameliers continue à mener son rythme de vie loin du monde. Entre nostalgie du kolkhoze et volonté d'émancipation, cette série est une ode à la vie pastorale permise par une nature omniprésente. Dans un pays où l'agriculture représente 18% du PIB et emploie près de la moitié de la population active, le Kirghizistan fait figure d'exception en revenant progressivement à ses us et coutumes nomades depuis son indépendance en 1991.

Amoureux des grands espaces, là où les steppes sont encore vierges de tout façonnement humain, Bolotbaike et Kendjebaike mènent une vie retirée en communion avec leurs chameaux.

Estimé pour son endurance et son adaptation aux conditions extrêmes, le chameau de Bactriane est utilisé comme animal de bât mais également pour sa viande, sa graisse, et son lait.

Entre décembre et janvier les températures peuvent atteindre les -40°C. Un froid glacial loin d'effrayer le plus âgés des deux bergers, Bolotbaike, seul à gérer les quinze chameaux durant l'hivernage.

Son rythme de vie est réglé à la lumière du jour : il nourrit son troupeau tôt le matin et juste avant le coucher du soleil. Un puits de fortune, creusé au-dessus d'une source d'eau douce, lui permet de boire et faire sa toilette. Dans une pièce du refuge, il stocke de la viande de cheval et de mouton qu'il cuisine ensuite en ragoût. Quant à l'électricité, elle est amenée par des panneaux solaires qui alimentent ses quelques luminaires dès la tombée de la nuit. 

Bolotbaike aime ce mode de vie : « C'est une vie que j'ai choisi. J'aime être seul au milieu des montagnes, c'est un sentiment extraordinaire. Et puis les chameaux sont de bonnes bêtes, moins dépendantes que les moutons. ». A l'entrée du refuge, un miroir, un rasoir et des brosses à dents : « c'est tout ce que j'ai ici ». Bolotbaike vit avec quelques habits et sans papiers d'identité : « pas besoin » semble-t-il dire. Le lendemain matin il demande : « Est ce que les Français rêvent aussi ? »


Divorcé depuis huit ans, celui-ci se laisse rêver de partager sa vie avec une autre. Malheureusement les rencontres sont plutôt rares dans le Tian Shan. Toutefois il peut être confiant : au Kirghizistan, dire à une dame qu'elle a des « yeux de chameaux » est un très beau compliment..

Plus bas dans la montagne, son ami Kendjebaike part de sa maison familiale pour lui rendre visite à cheval. Une fois par mois, à travers les vastes steppes enneigées, il effectue ce trajet périlleux pour ravitailler son camarade.

Chamelier depuis quatre générations, Kendjebaike est le benjamin d'une famille de quatorze enfants. Il entretient l'héritage familial sous le regard attentif de sa mère Latiypa, avec qui il partage la maison familiale et sa femme Perizat, son fils ainé Toko et sa fille Nurayim.

Passé par l'armée de 1982 à 1985, le père de famille se rappelle le temps des kolkhozes : « À l'époque, il y avait du travail pour tout le monde. Aujourd'hui c'est beaucoup plus compliqué d'en trouver ! ». Le sovkhoze, qui promettait d'abolir l'isolement économique des nomades grâce à des systèmes de coopératives agricoles, n'existe plus et la privatisation des terres depuis 1991 a entrainé un chômage massif dans tout le pays : « ça a été très dur », se rappelle-t-il.

Pour sa mère, autrefois « Mère - Héroïque » - distinction décernée par le régime soviétique à toutes les mères de dix enfants ou plus - le bétail est un élément de prestige social qu'il faut savoir entretenir.

Il y a trois ans, Bolotbaike et Kendjebaike commencent la production de lait de chamelle. A l'inverse de son cousin beige du désert, seul le chameau brun à poils longs qui se nourrit dans la montagne produit du lait riche en protéines, à fort potentiel antimicrobien. Les deux hommes revendent leur production au chaman de la région pour une utilisation médicinale et thérapeutique. Toutefois l'animal ne produit que tous les deux ans en très petite quantité. Un travail fastidieux avec le temps que les deux amis vont continuer à réaliser durant ses prochaines années.

En 1991, le satellite kirghize a quitté l'orbite soviétique. Pourtant, si le pays renoue avec ses traditions nomades depuis son indépendance, le retour à la privatisation des terres, loin de la promesse soviétique, n'a pu empêcher l'isolement économique du monde rural. Entre nostalgie du kolkhoze et quête de liberté, Bolotbaike et Kendjebaike perpétueront aussi longtemps que possible cette vie pastorale solitaire et précieuse.

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