Théo Saffroy

Sport traditionnel kirghize qui récompense la force et le courage des hommes, le kok boru transcende également les simples enjeux sportifs pour s'établir comme un modèle de solidarité dans les villages : des valeurs de respect et de solidarité que Ruslan, capitaine légendaire de l'équipe de Naryn, compte bien transmettre à son fils Daniel. 

C'est dans les steppes immenses de la région de Naryn, bordées par les montagnes du Tian Shan, que Ruslan s'entraîne chaque semaine au Kok Boru. A Ak-talaa, le village d'enfance qu'il n'a jamais quitté, Ruslan est une véritable légende : « je joue depuis tout petit car j'ai toujours vécu avec les chevaux. Mon père était berger, il jouait aussi au village. ». Repéré par ses pairs, il a intègré l'équipe régionale dès 1998, année de création de la fédération kirghize de kok boru. Mais sa réputation s'est construite bien au-delà du sport et montre bien que le succès ne se présente pas seulement sous la forme d'un trophée.

Pour le comprendre, il suffit de se balader dans le village et d'y apercevoir quelques maisons en construction. La communauté prend en effet le relai des institutions défaillantes pour garantir un toit à tous les villageois. Face à la précarité du monde rural ce sont justement les gains sportifs qui alimentent le budget du village. En témoigne les deux voitures gagnées lors de leurs dernières victoires de l'équipe. Aussitôt revendues, elles financeront la construction d'une maison ou d'un trajet pour une famille.

Une lourde responsabilité pour Ruslan qui mêle passion et obligation : « C'est comme une maladie, même si tu ne gagnes pas tu ne peux pas arrêter. Les villageois me demandent d'y aller car je suis le meilleur. Donc je le fais pour eux. Je suis responsable de représenter mon équipe et d'aider mon village ».


Dans ce sport qui encourage l'esprit d'équipe, les joueurs défendent l'honneur de leur communauté. D'autre part « Joueurs et supporters sont de différentes nationalités, croyances religieuses, situations sociales et tranches d'âge. Le kok-boru joue donc un rôle important pour la cohésion sociale dans le Kirghizistan contemporain.» rappelle l'UNESCO.

« Kok Boru » signifie « Loup Gris ». Du temps des nomades, les loups venaient attaquer le bétail et causer de grandes pertes dans les élevages. Capturé pour rassurer le campement, le loup était ligoté plusieurs mois pour être finalement relâché, affamé. Les nomades lui donnaient alors une chance de s'enfuir. Chevauchant les montures les plus vives, les cavaliers les plus courageux, les djigites, s'élançaient alors à sa poursuite pour l'attraper à mains nues et se l'envoyer avant de l'achever. Un jeu musclé à hauts risques qui a évolué avec le temps : la chèvre remplace alors le loup.

Ancêtre du Horse-Ball, ce sport traditionnel kirghize déchaine les passions. Le kok boru est un jeu dans lequel deux équipes de cavaliers tentent de déposer une carcasse de chèvre dans le but adverse, le kazan.

Symbole de l'héritage nomade en Asie Centrale, il est poussé sur le devant de la scène lors des premiers World Nomad Games en 2014 avant d'être inscrit, en 2017, sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Étendard culturel spectaculaire d'une nation en quête de reconnaissance, le Kok Boru est à l'image du Kirghizistan : fascinant mais qui peine à se développer

Le prestige social qui entoure Ruslan ne semble pas simplement figé dans des coupes imposantes ou des médailles scintillantes. Lui et son équipe oeuvrent au développement matériel et humain du village pour améliorer la vie au quotidien.

De cette manière, il ne reproduit pas seulement la grande idée soviétique, résidant dans le partage des richesses et l'accomplissement collectif, il propulse les valeurs d'entraide de son sport à l'établissement d'une économie solidaire.
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